Faut-il une Union européenne de Défense ?
Cet article est extrait de la newsletter European Signals de Bona fidé, par Francis Brochet et Harlem Désir, qui s’interroge sur le rôle de l’Union européenne (UE) alors que les crises se multiplient. Si vous souhaitez la découvrir dans son intégralité, abonnez-vous en écrivant à bonafidenews@bonafide.paris
On se souvient du flagorneur « Daddy » adressé par Mark Rutte, le Secrétaire Général de l’OTAN, à Donald Trump pour vanter son supposé rôle de bienveillant protecteur des Européens. Mais que reste-t-il de la protection quand les États-Unis menacent de quitter l’OTAN, d’y réduire leurs bases, de se saisir du Groenland et annoncent qu’ils interpréteront à leur guise l’article 5, clé de voûte de l’alliance ?
Après s’être payé le luxe de ne pas avoir à assurer elle-même sa sécurité pendant 70 ans, l’Europe se trouve ainsi au pied du mur. L’invasion russe de l’Ukraine, suivie du lâchage américain après le retour de Trump au pouvoir, oblige un continent bâti autour de politiques économiques, d’institutions civiles et du droit, à se doter d’une organisation collective qui lui permette d’assurer sa propre sécurité dans un monde sans lois livré aux empires prédateurs. Problème : ses institutions, ses modes de décision, ses règles, n’ont pas été conçues pour cela.
Dans cette course contre la montre, l’Europe ne part toutefois pas de rien. Elle se réarme à vitesse accélérée depuis l’invasion de l’Ukraine. Sa part dans les dépenses militaires mondiales est passée de 17% en 2022 à 21 % en 2025. C’est notamment l’effet du spectaculaire effort de rattrapage allemand. Après avoir décrété le Zeitenwende (tournant historique) au lendemain de l’agression russe du 24 février 2022, l’Allemagne a vu ses dépenses militaires passer de 56 milliards de dollars en 2022 à 120 milliards et 2,39% du PIB en 2025 (comparés aux 68,9 milliards de dollars et 2,05% du PIB pour la France la même année). Et ce n’est que le début. Le Bundestag a adopté un budget de dépenses militaires de 650 milliards d’euros de 2025 à 2030 soit le double des cinq années précédentes. Mais les Allemands ne sont pas seuls à monter en puissance même s’ils sont désormais les premiers en Europe. Le Royaume-Uni est passé à 92,9 milliards de dollars en 2025 et 2,31% du PIB. La Pologne y consacre 4,3 % de son PIB et les Pays baltes entre 3,4 et 4 % (plus que les États-Unis). Tous les budgets vont continuer à augmenter tendant vers les 3,5 % du PIB (objectif OTAN) pour ceux qui n’y sont pas encore. La France va ainsi revoir les objectifs de sa programmation militaire et soumettre au Parlement une augmentation de 36 milliards d’euros pour les années 2027-2030.
Ces dynamiques nationales sont également soutenues par un nouvel activisme européen. L’UE s’est dotée de plusieurs outils pour permettre des financements européens communs : les programmes FED et EDIP, EDIRPA, EDIS et surtout SAFE qui permet 150 milliards d’euros de prêts européens pour des achats groupés principalement à des industriels européens. Mais les spécialistes (comme Louis Gautier récemment) soulignent que cette expansion budgétaire (et des acronymes) ne suffit pas à créer une cohérence militaire. La Commission ne dispose pas d’outils efficaces pour piloter les programmes d’armement, les logiques nationales continuent à s’imposer et la Base Industrielle et Technologique de Défense européenne reste fragmentée. Plusieurs grands projets multinationaux sont enlisés comme le SCAF (avion de combat du futur) alors qu’aucun pays seul ne peut faire face au mur d’investissements, d’innovation et de renouvellement des stocks de munitions, de drones et de matériels rendu nécessaire par les nouvelles formes de guerre et le soutien à l’Ukraine.
L’Europe a également commencé à mieux assimiler le concept d’autonomie stratégique défendu par la France depuis le Conseil européen de décembre 2013 et popularisé depuis par le Président Macron. Elle s’est dotée d’une « boussole stratégique », elle dispose d’une clause de défense mutuelle (l’article 42.7 du Traité sur l’Union européenne), et elle a nommé un Commissaire européen à la défense, le Lituanien Andrius Kubilius. Principalement en charge des questions industrielles, il est allé jusqu’à envisager une force de réaction rapide européenne de 100 000 soldats qui pourraient remplacer les troupes américaines en Europe ! On en est loin. Pour l’instant l’UE a créé une capacité de déploiement rapide (EU Rapid Deployment Capacity) de 5 000 hommes qui commencent à s’entraîner, mais dont l’envoi en opération nécessiterait un accord unanime des 27. En format réduit, à quelques pays, dont l’Allemagne et la France, les Européens ont toutefois été capables de déployer des missions maritimes limitées comme l’opération Aspides pour assurer la liberté de navigation dans la mer Rouge face aux attaques des Houthis.
Malgré une prise de conscience salutaire et des budgets en hausse, l’Europe de la défense est donc loin de pouvoir assurer la sécurité du continent. Il n’y a pourtant aucune fatalité à la faiblesse. L’IFRI notait dans une étude de novembre 2025 que face à leur principale menace – la Russie – les pays européens disposent du potentiel nécessaire, des compétences militaires, du savoir-faire technologique, et même de forces aériennes et maritimes supérieures. L’Union européenne a une population de 450 millions d’habitants, trois fois celle de la Russie ; un PIB de 20 000 milliards de dollars, dix fois celui de la Russie ; et elle a consacré 383 milliards d’euros en 2025 à ses dépenses militaires soit deux fois plus que la Russie.
Encore faut-il une volonté politique. Une trentaine d’efforts nationaux ne font pas une défense commune efficace en cas de conflit ouvert et ne représentent pas une dissuasion suffisante pour décourager un potentiel agresseur. Celle-ci ne peut reposer sur la seule dissuasion nucléaire française même si les discussions engagées avec plusieurs pays à la suite du discours du président de la République à l’Île Longue le 2 mars dernier marquent un tournant.
Pour répondre au défi de sa défense, le premier réflexe des Européens est donc de se tourner vers l’OTAN pour chercher à faire exister le fameux « pilier européen ». L’OTAN a un avantage, elle existe. Elle a créé des procédures pour permettre l’interopérabilité des armées, organise des exercices crédibles, des missions de réassurance aux frontières et peut coordonner des milliers de soldats de différents pays sous un commandement commun.
Elle a un inconvénient : elle n’a pas été bâtie pour renforcer l’autonomie européenne. Les principaux commandements opérationnels y sont occupés par des généraux américains. Et son fonctionnement souligne les lacunes européennes dans des domaines clés : le renseignement satellitaire, le transport, les défenses aériennes, les missiles antimissiles. L’européanisation de l’OTAN est sans doute un impératif pour les Européens, mais rien n’indique que les Américains souhaitent y contribuer tant qu’ils y resteront. Ils attendent des Européens qu’ils dépensent plus en s’équipant américain, qu’ils soutiennent leurs opérations aveuglément, qu’ils mettent à disposition leurs bases, leurs espaces aériens, leurs bateaux, pas qu’ils comblent leurs lacunes et développent leur autonomie.
D’où la question posée des autres voies à explorer en parallèle pour renforcer la capacité de l’Europe à agir par elle-même : soit dans l’UE (en surmontant le veto par des « coopérations structurées » de quelques États-membres), soit au travers de formats ad hoc plus larges (notamment avec le Royaume-Uni) comme la « Coalition des volontaires pour l’Ukraine » (qui comprend même des non-Européens). Créée à l’initiative de la France et du Royaume-Uni, cette dernière a lancé les préparatifs d’une force multinationale prête à être déployée après un éventuel cessez-le-feu entre l’Ukraine et la Russie pour apporter « une forme de réassurance » à l’Ukraine. Elle a quand même dû chercher un engagement américain à assurer le leadership de la surveillance du potentiel cessez-le-feu, car ils sont les seuls à disposer de suffisamment de satellites, et espère toujours un « backstop » américain, pour garantir la sécurité des forces européennes qui seraient exposées. Bref, c’est l’autonomie à petits pas.
Dès lors, faut-il aller plus loin ? Les institutions de l’UE sont-elles adaptées à la nouvelle donne stratégique ? Faut-il créer une Union Européenne de Défense qui serait liée à l’UE, mais permettrait d’inclure des États non-membres indispensables comme le Royaume-Uni et la Norvège, voire l’Ukraine, sans nécessairement comprendre tous les membres de l’UE ? C’est le débat qui a émergé en Allemagne autour d’une « europäischen Verteidigungsunion » et qui fait l’objet de nombreuses prises de position de responsables de partis aussi différents que la CSU, le SPD ou les Verts.
Ce débat franchira-t-il le Rhin ? C’est souhaitable car quelle que soit la formule retenue, l’Europe devra choisir une voie pour donner de l’efficacité à des initiatives aujourd’hui dispersées, combler les lacunes dans les capacités critiques, et mettre en place un cadre politique et un dispositif de commandement capable d’assurer sa sécurité sans les États-Unis, si nécessaire. L’Union Européenne de Défense donnerait du souffle à l‘ambition de protéger la liberté et l’avenir du continent et du projet européen lui-même.
Deborah KHAGHANI
Directrice conseilSpécialiste des enjeux d’identité et de marque, Deborah Khaghani a rejoint l’agence en 2010 après un Master « Communication politique et des institutions publiques » au Celsa. Au fil de ses expériences aux côtés de ses clients, elle a par ailleurs développé un réel intérêt pour les enjeux du secteur de la santé (et n’est pas sans connaître les bienfaits du chocolat noir).