Entretien avec Antonio Costa, Président du Conseil européen
Groenland, élargissement de l’Union, Europe de la défense, autonomie stratégique et souveraineté européenne…Pour notre première édition de European Signals, découvrez le grand entretien exclusif d’Antonio Costa, président du Conseil européen, réalisé par Harlem Désir & Francis Brochet. Ils l’ont rencontré fin décembre 2025 à la Maison de l’Europe à Paris. Il a pu ensuite actualiser ses propos.
Quel est selon vous le principal risque pour l’Europe, dans la situation géopolitique actuelle ?
Le principal risque serait que l’Europe ne comprenne pas que le monde d’aujourd’hui est un monde multipolaire. Elle doit tenir sur sa vision d’un monde axé sur le multilatéralisme, fondé sur des règles. Le principal risque serait qu’elle ne s’engage pas à développer un réseau de relations très étroites partout dans le monde avec des pays très divers. On parle beaucoup du Sud global, mais la vérité est que, comme le Nord, le Sud aussi est pluriel.
Mais les États-Unis essaient d’enrôler l’Europe dans leur camp, la Chine lui demande d’être plutôt de son côté… Comment l’Europe peut-elle rester autonome ?
L’autonomie de l’Europe dépend de sa capacité à développer précisément des relations avec les uns et les autres, au-delà des États-Unis et de la Chine. Avec les États-Unis, nous sommes alliés, nous avons une relation amicale depuis son indépendance. Avec la Chine, nous avons une compétition, mais nous partageons aussi des enjeux globaux comme la lutte contre le changement climatique. Le monde est devenu plus complexe, avec de grands pays comme le Brésil, l’Indonésie, le Nigéria qui comptent chacun plus de la moitié de notre population ou l’Inde, dont la population est cinq fois plus importante que la nôtre. Au long de la première année de mon mandat de président du Conseil européen, j’ai eu l’opportunité de présider onze sommets bilatéraux entre l’Union européenne et d’autres pays ou organisations, sans parler des rencontres aux Nations Unies, au G20, au G7, à la COP 30… Et ce que j’ai vu, c’est que partout dans le monde, on regarde l’Europe, avec l’espoir qu’elle demeure un partenaire crédible et prévisible.
L’Europe est et restera un défenseur déterminé et inébranlable du droit international et du multilatéralisme
L’Europe peut-elle maintenir une relation amicale avec les États-Unis quand ils menacent de s’emparer d’un territoire européen, le Groenland ?
Les alliés doivent se comporter en alliés. Le Groenland appartient à son peuple ; rien ne peut être décidé au sujet du Danemark et du Groenland sans le Danemark et le Groenland. Ils ont le soutien complet et la solidarité totale de l’UE. L’Europe est et restera un défenseur déterminé et inébranlable du droit international et du multilatéralisme.
L’attente d’Europe persiste vraiment, alors qu’on parle d’un déclin de l’Europe ?
Oui, il y a toujours une attente de l’Europe dans le monde. Peut-être qu’il y a quelques années on nous a trouvés ennuyeux, parce qu’on apparaissait trop prévisibles. Mais aujourd’hui cette prévisibilité est un atout. C’est un grand avantage dans un monde qui risque de devenir chaotique. Le monde sait que l’Europe est prévisible et crédible, qu’elle respecte ses engagements. Ce qui était un désavantage est devenu un avantage. Je l’ai vérifié, du Sud-est asiatique à l’Amérique latine.
Est-ce que ce réseau de partenaires pourrait déboucher sur une nouvelle grande alliance autour de l’Europe permettant de moins sentir la pression des États-Unis, de la Chine ?
Ce n’est pas autour de l’Europe, mais avec l’Europe. Ce réseau n’est pas une alliance globale, mais un ensemble de relations développées avec les uns et les autres, et basées sur les intérêts communs et une vision commune sur le monde. C’est très important car parfois on ne partage pas la même vision sur le régime politique, mais on croit au multilatéralisme et à l’ordre international basé sur les règles. On a des différences importantes du point de vue culturel ou religieux, mais on croit que les règles du commerce doivent être stables, prévisibles et loyales pour atteindre une prospérité partagée. Il est très important de comprendre que les pays ne veulent plus être écrasés par des politiques de bloc. La guerre froide est restée froide entre les États-Unis et l’Union soviétique, mais elle a été très chaude, très mortelle pour plusieurs pays d’Afrique, elle a détruit des démocraties en Amérique latine… Tous ces pays ont la mémoire de ce que signifie une politique de bloc. Et ils savent que l’Europe peut être un partenaire loyal dans ce nouveau monde.
L’élargissement à l’Ukraine, la Moldavie et les pays des Balkans occidentaux est l’investissement géopolitique le plus important pour assurer la stabilité, la paix et la prospérité en Europe.
Pour défendre cette vision, il faut que les 27 gouvernements d’Europe, et les 27 peuples, soient d’accord. Est-ce vraiment possible ?
Je crois qu’on demande parfois trop à l’Europe en matière d’unité. Parce que la tendance naturelle c’est la division : on a 27 États-nations, avec des histoires différentes, des cultures différentes, des points de vue géographiques différents sur le monde… Et pourtant, sur 99% des sujets, on arrive à trouver un consensus. C’est ça, le plus important. On a réussi à passer d’une Europe à 6 à une Europe à 27, on a évolué d’une union douanière à un marché intérieur, puis une union économique et monétaire, puis une union politique, et on est en train de bâtir une politique étrangère et de sécurité commune. C’est difficile, ça prend du temps, mais on continue. Si j’étais croyant, je dirais que le miracle, c’est notre capacité à bâtir cette unité dans la diversité de l’Union Européenne.
On y arrive dans une Europe à 27 États, mais pourrons-nous continuer d’y arriver à 35 États ?
L’élargissement à l’Ukraine, la Moldavie et les pays des Balkans occidentaux est l’investissement géopolitique le plus important pour assurer la stabilité, la paix et la prospérité en Europe. Mais il faut apprendre de l’expérience du dernier élargissement. Nous avons eu un débat pour savoir s’il fallait d’abord approfondir ou d’abord élargir, et nous avons finalement décidé de ne pas décider : on a élargi, et un peu approfondi avec le traité de Lisbonne. Mais il est clair que ce traité a besoin d’être actualisé. Il faut donc à la fois accélérer l’élargissement et faire des réformes intérieures.
Justement, sur le fonctionnement du Conseil européen que vous présidez depuis un an, vous souhaitiez qu’il se consacre davantage aux questions stratégiques. Mais comment faire ?
Nous avons créé un nouvel espace, qui est une sorte de conseil informel. En février 2025, pendant toute une journée, sans aucune pression pour prendre des décisions, approuver des conclusions ni même parler à la presse, nous avons eu l’opportunité de débattre entre nous des questions de défense, en invitant également à nos débats le secrétaire général de l’OTAN et le Premier ministre britannique. Cette journée a été essentielle pour tout ce que l‘on a fait ensuite en matière de défense. Nous aurons un nouveau conseil informel le 12 février prochain, cette fois sur la compétitivité avec les auteurs du rapport sur le futur de la compétitivité européenne Mario Draghi (ancien président de la Banque centrale européenne) et Enrico Letta (ancien président du Conseil des ministres d’Italie et ancien député européen, auteur de rapports sur l’évolution de l’UE comme celui-ci). Ce sera l’occasion de faire le point sur ce qui a été fait et ce que l’on doit encore faire pour accélérer, renforcer notre compétitivité et consolider le marché intérieur. Nous avons également changé les méthodes de travail du Conseil européen. Avant, on prenait beaucoup de temps à discuter du drafting (brouillon) des conclusions : c’est désormais fini ! Le drafting, c’est le travail des ambassadeurs, qui doit être bouclé avant le Conseil européen, pour que les leaders puissent échanger sur la vision stratégique, les grandes orientations politiques. Cela nous a permis d’avoir des débats politiques très approfondis.
Une dernière question : quelle est votre vision de la France en Europe aujourd’hui ?
Je vous dirais que la présidence d’Emmanuel Macron a été décisive pour l’Europe. Il a été visionnaire dès le discours de Sorbonne en 2017. Et si on est en train de bâtir l’Europe de la défense et de donner une autonomie stratégique à l’Europe, on le doit à Emmanuel Macron. Certains ont cru que c’était une manière de prendre nos distances avec les États-Unis, ou de développer une forme de protectionnisme. Mais on a depuis compris que c’était la condition d’une souveraineté européenne, et même la condition pour maintenir notre alliance transatlantique.
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