Défaite de Viktor Orbán en Hongrie – Une victoire pour la Démocratie libérale ?
Cet article est extrait de la newsletter European Signals de Bona fidé, par Francis Brochet et Harlem Désir, qui s’interroge sur le rôle de l’Union européenne (UE) alors que les crises se multiplient. Si vous souhaitez la découvrir dans son intégralité, abonnez-vous en écrivant à bonafidenews@bonafide.paris
Le vrai-faux recul des nationalistes. La lourde défaite de Viktor Orbán survient après le référendum perdu en Italie de Giorgia Meloni et la seconde place aux législatives de Slovénie de Janez Jansa. Mais Giorgia Meloni reste la plus populaire en Italie. Mais Janez Jansa a échoué de peu après une forte progression. Mais Peter Magyar est un nationaliste hongrois avant d’être un Européen… Souvenons-nous de l’euphorie bruxelloise du printemps 2017 après la défaite de Marine Le Pen en France et de Geert Wilders aux Pays-Bas – on connaît la suite. « Le nouveau Parlement hongrois est intégralement à droite, nationaliste et souverainiste », constate Jamie Detter dans Politico, soulignant ainsi l’absence totale de représentation de la gauche. C’est plutôt « l’illibéralisme », cette alternative autoritaire à la démocratie libérale théorisée et mise en système par Viktor Orbán, qui a été battu en Hongrie : « Nous rétablirons le fonctionnement et l’indépendance des institutions qui garantissent la démocratie », a promis Peter Magyar dimanche soir.
Magyar n’est pas l’anti-Orbán. Peter Magyar a longtemps travaillé pour le « système Orbán », du ministère de l’Intérieur à la représentation hongroise à Bruxelles, jusqu’à intégrer le cabinet de Viktor Orbán – il a attendu 2024 pour basculer dans l’opposition. Attention, donc, aux raisonnements binaires. Battre l’illibéral Orbán ne fait pas de Magyar un libéral. Populiste revendiqué, c’est un conservateur qui n’a jamais pris de position claire sur le droit à l’IVG ou l’homosexualité, cibles du pouvoir – tout juste a-t-il déclaré dimanche soir que la Hongrie doit être un pays « où personne n’est stigmatisé parce qu’il aime différemment et autrement que la majorité, ou s’il croit en autre chose que la majorité ». Il n’est pas davantage libéral sur l’économie : adversaire du Mercosur, il oppose dans son programme le dynamisme des PME hongroises face aux multinationales supposées néfastes à l’économie nationale.
Oui à l’Europe – mais laquelle ? « Les Hongrois ont dit aujourd’hui oui à l’Europe », a lancé Peter Magyar sur les berges du Danube. Mais dans la foule en liesse, des drapeaux hongrois et pas ou si peu de drapeaux européens. L’Europe a été secondaire dans la campagne : la corruption, l’usure du pouvoir, l’économie, le rejet de la Russie (Ruszki haza ! les Russes dehors, scandait la foule) – ont davantage pesé.
« L’humiliation de Trianon demeure essentielle pour comprendre un ego national meurtri », rappelle Jacques Rupnik en référence au traité de Trianon qui, après la Première Guerre mondiale, a privé la Hongrie des deux tiers de son territoire. Ce traumatisme, redoublé par un demi-siècle de domination « russe », fait assimiler toute évolution fédéraliste en Europe à une nouvelle menace sur la souveraineté (observable également en Pologne). Peter Magyar est certes pour l’euro, mais pas pour lever la règle de l’unanimité sur la fiscalité ou la politique extérieure. Et les sept eurodéputés Tisza élus en 2024 ont refusé en janvier de soutenir Ursula von der Leyen menacée par une motion de censure. Une étude du European Policy Center montre que ces eurodéputés ont plus souvent voté avec les Patriotes pour l’Europe de Viktor Orbán que le reste des membres du Parti populaire européen auxquels ils sont affiliés (mais moins souvent que les Français de LR ou les Slovènes du parti de Janes Jansa). Et cela, précise l’étude, quand il s’agissait de « résister à une plus forte intégration institutionnelle, favoriser une politique restrictive de la migration et s’opposer à des avancées sur les droits et l’égalité ». Sans oublier leurs votes contre les amendements durcissant la position de l’UE contre la Russie et pour l’Ukraine. Car si Peter Magyar devrait lever le veto hongrois sur l’aide financière à l’Ukraine, il reste opposé à toute implication dans la guerre. Attention, à nouveau, aux raisonnements binaires.
Viktor Orbán n’était pas « antieuropéen » (il n’a jamais songé à quitter l’UE, son ambition était de refonder l’Europe sur les patries). Et Peter Magyar n’est pas le héros « proeuropéen » fêté aujourd’hui à Bruxelles.
Deborah KHAGHANI
Directrice conseilSpécialiste des enjeux d’identité et de marque, Deborah Khaghani a rejoint l’agence en 2010 après un Master « Communication politique et des institutions publiques » au Celsa. Au fil de ses expériences aux côtés de ses clients, elle a par ailleurs développé un réel intérêt pour les enjeux du secteur de la santé (et n’est pas sans connaître les bienfaits du chocolat noir).