Entretien avec Kiril Petkov, ancien Premier ministre de Bulgarie (2021-2022)
L’Europe n’est pas exactement la même vue de Sofia ou de Paris… La preuve avec cet entretien de Kiril Petkov, ancien Premier ministre de Bulgarie (2021-2022), avec European Signals : l’urgence absolue reste la menace de la Russie, qui doit conduire l’Union européenne à intégrer rapidement l’Ukraine et son armée. Et la force de l’Europe est dans ses valeurs, dans l’imposition de l’état de droit aux adversaires de la démocratie – à Sofia comme ailleurs…
European Signals : La Bulgarie est entrée dans l’Union européenne il y a presque 20 ans. Quel en est, de votre point de vue, le principal bénéfice pour votre pays ?
Kiril Petkov : Je vais répondre en citoyen bulgare ordinaire, pas comme Premier ministre. Je suis récemment allé en Grèce. Avant 1989, à la frontière avec la Grèce, il y avait un no man’s land surveillé par des militaires, des chiens qui aboyaient quand on passait, des caméras… C’était le rideau de fer à notre frontière sud. Aujourd’hui, plus de frontière, plus de patrouille, je suis allé faire du kitesurf en Grèce comme je serais allé dans une autre ville de Bulgarie, j’ai pu prendre de l’essence en payant avec des euros… Tout cela grâce à l’Union européenne. Le plus important est cependant ailleurs : la Bulgarie pèse moins de 1% du PIB de l’UE, mais elle est assise à la même table du Conseil européen que la France, qui pèse plus de 20%, avec un droit égal à la parole. Bien sûr, un Français peut se demander : pourquoi donner un tel poids à la petite Bulgarie ? Mais il doit alors s’interroger sur le poids de la France face à la Chine. Ensemble, la France, la Bulgarie et les autres, nous pouvons peser dans le monde.
Dans le monde d’aujourd’hui, l’Europe est l’un des rares îlots où règne l’Etat de droit.
ES : Pour vous, Bruxelles n’est donc pas une nouvelle Moscou qui vous imposerait sa loi européenne, comme l’affirmait un Viktor Orban ?
KP : Non, c’est juste de la propagande russe ! Une propagande risible, qui affirme par exemple que Bruxelles et ses lois détruisent la famille traditionnelle, pilier de la société… Mais regardez Ursula von der Leyen, qui a sept enfants : quel dirigeant russe a une famille de sept enfants ? Ils prétendent que nous sommes les mêmes, mais c’est faux – nous n’avons pas les mêmes valeurs. Dans le monde d’aujourd’hui, l’Europe est l’un des rares îlots où règne l’État de droit. Les valeurs n’évoluent pas à la même vitesse dans tous les pays de l’UE, mais nous sommes en train de forger des valeurs communes – et on ne mesure pas assez le caractère extraordinaire de ce processus.
ES : Tous les Bulgares sont-ils d’accord avec vous ? Aux élections législatives d’avril dernier, ils ont porté au pouvoir Roumen Radev, un eurosceptique…
KP : Les Bulgares n’ont pas voté pour un eurosceptique, ils ont voté contre les risques de corruption posés par Monsieur Borissov (ex-Premier ministre) et l’oligarque Delyan Peevski. C’était leur priorité, quitte malheureusement à céder un peu sur l’Europe.
ES : Vingt ans après votre adhésion, quels conseils pouvez-vous donner aux dirigeants de la dizaine de pays qui souhaitent aujourd’hui entrer dans l’UE ?
KP : L’erreur à ne pas faire est de considérer l’Europe d’abord comme une source de financements. Car la première utilité de l’Europe réside dans ses valeurs, qui doivent permettre à ces pays de réformer leurs institutions. Si la Bulgarie l’avait mieux compris, nous aurions moins de problèmes de corruption, et notre adhésion serait encore plus bénéfique. Nous avons cependant bien progressé sur la voie de l’État de droit, et je constate que même les politiciens hostiles à ces valeurs sont obligés de s’y plier. Je reste optimiste pour la Bulgarie : vingt ans, cela paraît long, mais c’est très court pour changer une société.
L’Europe est la deuxième puissance mondiale en PIB, mais sa puissance armée est la 18ème
ES : Certes, mais si l’Ukraine entre dans l’Union européenne, cela signifiera moins de fonds européens pour les autres. La Bulgarie y est-elle prête ?
KP : Je prendrai la question de l’Ukraine autrement. L’Europe est la deuxième puissance mondiale en PIB, mais sa puissance armée est la 18ème : plus d’un million de personnes dans les ministères de la Défense, mais seulement 150 000 soldats opérationnels ! Imaginez l’argent que nous devrions dépenser, nous tous, membres de l’UE, pour constituer une force militaire capable de nous défendre contre la Russie. L’Ukraine, elle, a aujourd’hui une armée très puissante, qui résiste à la Russie. Ce n’est pas un mauvais deal pour l’Europe : faire entrer l’Ukraine, l’aider à se reconstruire et à réformer ses institutions, et en contrepartie pouvoir compter sur sa puissance militaire pour nous défendre contre la Russie.
ES : Vous pensez que l’Europe n’est pas capable de se défendre sans l’OTAN, sans les États-Unis ?
KP : Elle peut se défendre sans les États-Unis, si elle est avec l’Ukraine. Sans l’Ukraine, ce serait beaucoup plus difficile. Trump est en fait une chose positive pour l’Europe : il nous dit que nous ne pouvons pas être la deuxième puissance économique mondiale et continuer de compter sur les autres pour nous défendre. L’Europe a longtemps acheté du gaz bon marché à la Russie, délégué sa défense aux États-Unis, et consacré son argent à développer des systèmes de protection sociale… C’était un deal très confortable, mais il n’est plus tenable. L’Europe doit devenir souveraine sur sa défense, pas pour remplacer l’OTAN, mais pour être plus forte dans l’OTAN. Car les États-Unis restent nos partenaires, et nous devrions chérir cette relation. Il est bon pour l’Europe d’être autonome, et en même temps un partenaire meilleur et plus fort dans la relation transatlantique.
Souvenons-nous de la Crimée : l’Europe n’a pas réagi, la Russie a recommencé
ES : Craignez-vous, comme nombre d’experts, une attaque de la Russie contre un pays de l’UE dans quatre, cinq ans ?
KP : Tout dépendra de la manière dont s’achève la guerre en Ukraine. Si la Russie ne gagne pas de territoire, malgré les millions de victimes et l’argent dépensé, ce sera une bonne leçon pour la suite. Mais si nous acceptons une paix injuste, avec des pertes territoriales, alors ce sera pour la Russie un encouragement à recommencer. Souvenons-nous de la Crimée : l’Europe n’a pas réagi, la Russie a recommencé.
ES : Une majorité de Français est devenue plutôt eurosceptique. Vous le comprenez ?
KP : Je sais que beaucoup vous y poussent… Je suis inquiet de la montée des extrêmes de droite et de gauche en France et en Europe. Ils ont un avantage, ils donnent des réponses très simples à des problèmes très complexes. Le problème avec les réponses simples est qu’elles sont bonnes pour les élections, mais dangereuses dans le monde réel. Le Royaume-Uni en est un bon exemple : quand les Britanniques voient les conséquences désastreuses du Brexit, ils regrettent leur vote. Les Français doivent comprendre que nous sommes plus forts ensemble – même avec la « petite » Bulgarie. Peu de monde, en France, s’intéresse à la Bulgarie. Mais quand la guerre a commencé en Ukraine, l’Europe n’avait pas les munitions pour armer les tanks soviétiques de l’Ukraine. La Bulgarie, elle, en avait cinq milliards en stock, qu’elle a fournis à l’Ukraine. Sans la petite Bulgarie et ses munitions, l’Ukraine n’aurait pas pu stopper l’offensive russe, et l’Europe ne serait aujourd’hui pas la même. La leçon de cette histoire est qu’il ne faut jamais sous-estimer la capacité des autres pays à nous rendre collectivement plus forts. Je le dis aux Français tentés par les extrêmes : tous ceux qui veulent fragmenter l’Europe, la diviser en « Europe des nations », travaillent pour la Chine, la Russie et les États-Unis.
Propos recueillis par Francis Brochet
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