Cet article est extrait de la newsletter European Signals de Bona fidé, par Francis Brochet et Harlem Désir, qui s’interroge sur le rôle de l’Union européenne (UE) alors que les crises se multiplient. Si vous souhaitez la découvrir dans son intégralité, abonnez-vous en écrivant à bonafidenews@bonafide.paris
Rejoin or not rejoin ? Le Royaume-Uni va-t-il revenir dans l’Union européenne ?
Le débat sur la relation avec l’Union européenne, jusqu’ici cantonné aux salons feutrés de White Hall (le siège du gouvernement britannique) et des stratèges du parti travailliste vient de rejaillir en pleine lumière avec l’ouverture de la course à la succession de Keir Starmer et la prise de position de Wes Streeting, prétendant au titre et ministre de la Santé démissionnaire. Celui-ci a considéré qu’il était temps que le Parti travailliste révise son programme et adopte une stratégie claire de retour dans l’UE.
Aussitôt, Andy Burnham, maire de Manchester, « King of the North », grand favori au poste de premier ministre, et candidat à l’élection partielle de Makerfiel, première manche de son épopée vers le 10, Downing Street, a essayé de refermer la porte en déclarant que ce ne serait pas un thème de sa campagne, qui serait centrée sur les préoccupations immédiates des Britanniques, le coût de la vie, comment « pouvoir se payer des pintes le week-end et partir en vacances » et d’autres sujets intérieurs comme les privatisations, l’austérité et le logement. L’urgence était de tenter de désamorcer un débat risqué dans une région encore déchirée par le Brexit 10 ans après le référendum et une circonscription où le « leave » était majoritaire. Il a toutefois concédé qu’« il y a des arguments en faveur d’une réintégration dans l’UE, à long terme ». Mais, alors qu’il avait désigné le Brexit comme l’un des quatre cavaliers de l’apocalypse de l’économique britannique, il l’a retiré de la liste et a finalement déclaré qu’il « ne propose pas que le Royaume-Uni envisage de réintégrer l’UE ». « Je respecte la décision prise lors du référendum. » Cela n’a pourtant pas suffi à enterrer le débat.
Celui-ci était jusqu’ici enfoui par « la stratégie du silence » de Keir Starmer préférant s’en tenir à une politique médiane de « rapprochement » avec l’Union européenne pour réparer les méfaits du Brexit, sans franchir les « lignes rouges » de la libre circulation des personnes ou de l’alignement complet sur les réglementations européennes qu’impliquerait un retour dans le marché intérieur ou une réadhésion complète. D’où l’idée, en vogue ces derniers mois, d’une adhésion à l’Union douanière (qui lie l’UE à d’autres États voisins comme la Turquie mais implique de renoncer à des accords commerciaux séparés) et surtout les négociations engagées avec la Commission européenne pour participer à plusieurs politiques communes (comme Erasmus) sans franchir le cap d’un retour plein et entier dans l’Union. De même pour la participation au futur « ScaleUp Europe Fund » de 5 milliards d’euros de soutien aux entreprises technologiques innovantes. Le Royaume-Uni ne veut pas rater le coche après être resté à la porte du Fonds européen de défense SAFE de 150 milliards d’euros. Tous ces sujets sont à l’ordre du jour d’un sommet Union européenne Royaume-Uni annoncé comme décisif en juillet prochain. À la suite du précédent sommet, en 2025, une série de mesures techniques avaient été convenues concernant les règles phytosanitaires, le marché des émissions de carbone, les quotas d’acier, la pêche, la coopération judiciaire, l’immigration. Un fastidieux ravaudage point par point pour tenter de surmonter les limites de « l’accord de commerce et de coopération » qui a fait suite au départ de l’UE et du marché intérieur en 2021*.
Le Brexit est largement considéré par les Britanniques comme un échec n’ayant tenu aucune de ses promesses. L’immigration a continué de croître (les immigrés ne viennent plus de l’UE mais du Commonwealth), l’économie ne se porte pas mieux (l’impact chiffré est discuté mais la croissance a été plus faible en moyenne que celle de l’UE depuis 2020, la dette est de plus de 100 % du PIB et les taux d’intérêts sur les emprunts d’État à 10 ans sont de plus de 5%). La vie des entreprises qui échangent avec l’UE, principal partenaire économique, a été rendue plus compliquée tout comme celle des Britanniques pour les voyages, les études, la retraite dans un pays d’Europe. Sur le plan commercial, ce qui a été perdu du côté de la Manche n’a pas été compensé du côté de l’Atlantique, les tarifs douaniers de Trump ayant réduit à néant l’idée d’optimiser la « relation spéciale » avec les Etats-Unis qui n’existe plus. Les craintes pour la sécurité de l’Europe et les nécessités du soutien à l’Ukraine sans aide américaine ont achevés de convaincre de l’impératif d’un rapprochement plus poussé avec l’UE.
Mais la politique prudente de Keir Starmer, même si elle est approuvée, n’est pas payante. 61 % des électeurs soutiennent le rapprochement actuel (« closer to EU »), mais seuls 19 % approuvent « fermement » cette politique, selon un sondage de Best for Britain publié par le Guardian le 17 avril dernier. Surtout, dans ce sondage comme dans de nombreux autres, un retour complet à l’UE (« rejoin EU ») est majoritaire chez les électeurs Britanniques pris dans leur ensemble (53 %). Cette perspective est très minoritaire parmi les électeurs conservateurs et de Reform, bien sûr (respectivement 39 % et 18 %), mais elle est soutenue à 83 % par les électeurs travaillistes, 84 % chez les Lib Dems (libéraux-démocrates) et 82% chez les Greens (Verts).
La position médiane évite de mettre le feu aux poudres, les brexiteurs accusant les autres partis de vouloir s’assoir sur le vote populaire de 2016, mais elle ne satisfait vraiment personne et ne dessine pas de vision stratégique (un des principaux reproches fait à Starmer par ses opposants). Elle ne permet pas davantage de mordre sur l’électorat Lib Dems (appoint indispensable dans une future élection générale) et prive le parti travailliste d’un élément de convergence avec les électeurs Greens alors que le « bloc progressiste » s’est fragmenté ces dernières années.
Alors, rejoin or not rejoin ? That is not the question selon David Lammy, Vice-premier ministre et soutien de Starmer, pour qui relancer ce débat est l’assurance pour les travaillistes de se diviser et d’offrir le pouvoir à Reform. Le prochain leader travailliste, que ce soit Burnham, Streeting, ou un autre, sera probablement prudent mais la question est désormais ouvertement posée. Elle dépendra non seulement du futur gouvernement, de sa volonté et de sa capacité à s’engager dans un tel processus qui supposerait de gagner à terme un nouveau référendum, mais aussi de la disponibilité des Européens à négocier un nouvel accord d’adhésion pour lequel ils n’accorderont certainement pas toutes les clauses dérogatoires dont bénéficiait le Royaume-Uni précédemment (et notamment pas le rabais budgétaire obtenu par Margaret Thatcher). Comme le dit Lionel Barber, éditorialiste au Financial Times, « la bonne nouvelle, c’est que l’omerta du Brexit est terminée, mais la mauvaise, c’est que le retour dans l’UE aux conditions favorables dont nous avons bénéficié relève du fantasme ». On pourra plaider que c’est le travail d’une génération plus que d’un seul gouvernement de réparer une erreur historique d’une telle dimension. Mais la donne stratégique a changé depuis 2016. « The Times They Are A-Changin’ » disait Bob Dylan. L’Europe a besoin du Royaume-Uni comme le Royaume-Uni de l’Europe dans un monde de titans où les Européens sont seuls et où chaque État pris séparément est faible.
Toutes les formules de rapprochement sans adhésion ont un inconvénient. Elles imposent aux Britanniques de s’assurer que leurs réglementations ne divergent pas substantiellement de celles de l’UE sans pouvoir en décider puisqu’ils sont privés de droit de vote. De même, ils doivent payer pour chaque politique commune à laquelle ils veulent participer sans les avoir dessinées. Il est tout simplement impossible, aujourd’hui comme hier, d’imaginer un meilleur arrangement entre le Royaume-Uni et l’Union européenne que l’adhésion. Au moment du traité de Rome, en 1957, le Royaume-Uni avait choisi de rester en dehors pour finalement demander dès 1961 à adhérer aux Communautés européennes. Il lui avait fallu attendre 12 ans avant que la France ne lève ses vétos pour pouvoir rejoindre le bloc en 1973. Bis repetita ? Tâchons de faire mieux.
Note *: Depuis le 1 er janvier 2021 les relations économiques entre le Royaume Uni et l’Union européenne sont régies par un accord de libre-échange, dit « accord de commerce et de coopération » consécutif au Brexit et au départ de l’Espace Économique européen, du marché intérieur et de l’Union douanière de l’Union européenne.
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