Entretien avec Éric Lombard
Éric Lombard est ancien ministre de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique (2024-2025) et ancien Directeur général de la Caisse des dépôts et consignations (CDC) (2017-2024). Francis Brochet et Harlem Désir se sont entretenus avec lui lors d’un échange sur l’avenir budgétaire de l’Europe et sur les défis qui attendent l’Union européenne
La France contribue cette année pour 28,8 milliards d’euros au budget de l’Union européenne. C’est trop ou pas assez ?
Éric Lombard : Je ne pose pas la question comme cela. Il faut prendre en compte à la fois le budget de l’État et notre quote-part dans celui de l’Union européenne. Et c’est en faisant la somme des deux qu’on peut vérifier que nos dépenses sont à la fois conformes à nos objectifs de politiques publiques et à nos capacités financières.
Le futur budget doit absolument maintenir les crédits à la politique agricole commune et à la politique agricole française
Reste que beaucoup jugent que 28,8 milliards, c’est trop…
EL : Moi, je constate qu’une part essentielle de ce budget va à la politique agricole commune, la PAC. Et nous avons un problème de soutenabilité de notre modèle agricole, entre une balance extérieure devenue déficitaire, et tant de nos agriculteurs qui sont en difficulté. Le futur budget doit absolument maintenir les crédits à la politique agricole commune et à la politique agricole française.
Ne faudrait-il pas consacrer un peu moins d’argent à la PAC, et davantage à l’innovation, à des questions d’avenir ?
EL : Mais la PAC reste une politique d’avenir, notamment parce qu’elle touche à l’environnement. On doit donc investir davantage à la fois pour soutenir l’agriculture, mais aussi l’enseignement, la recherche, la défense… Vous allez me dire : avec quel argent ? Ma réponse est que l’Europe doit accepter de s’endetter de façon permanente. Cela consoliderait le rôle de l’Euro dans l’équilibre mondial car, pour que l’euro devienne une monnaie de réserve stable, les autres banques centrales doivent pouvoir acheter de la dette européenne. L’enjeu est de s’assurer de la soutenabilité de notre stock total de dette dans la durée. Mais attention, une partie de la dette européenne sera portée in fine par la France : si on ne veut pas rajouter de la dette à la dette, il est impératif de mieux maîtriser les finances publiques en France.
Vous allez faire bondir les « frugaux », les Allemands, les Finlandais, qui ne croient pas à notre capacité de réduire nos déficits…
EL : Il est vrai que l’état actuel de nos finances publiques ne nous met pas en position de proposer cela à nos partenaires. J’espère que l’année prochaine sera élu un Président issu de l’espace central qui permettra à la France de regagner cette crédibilité. Sinon, on ne nous fera plus crédit, au sens premier du terme.
Peut-on aussi imaginer d’autres recettes pour l’UE ?
EL : Je vois une recette qui est à la fois une ressource et un impératif industriel : les droits de douane. Nous sommes entrés dans un monde où les règles de 1945 ne s’appliquent plus dans trois domaines essentiels : la guerre et la paix avec l’ONU, le commerce avec l’OMC, les monnaies avec Bretton Woods, l’accord issu de la Seconde Guerre mondiale. Les Etats-Unis, la Chine, la Russie et d’autres ne respectent plus ces règles. Nous ne pouvons pas être les seuls, nous les Européens, à respecter des règles que d’autres ont abandonnées. Face à la Chine qui a une logique d’accaparement total des marchés, nous devons mettre des barrières à leurs exportations dans des secteurs en danger – sur l’acier, sur la chimie, sur l’automobile…
On ne va pas trouver les 100 milliards d’euros nécessaires au redressement seulement en taillant dans les dépenses publiques
L’UE peut-elle également trouver des ressources dans l’impôt ?
EL : Je n’y suis pas favorable pour une raison simple : le redressement de nos propres finances publiques devra passer pour partie par des hausses d’impôts. Car on ne va pas trouver les 100 milliards d’euros nécessaires au redressement seulement en taillant dans les dépenses publiques. Je l’affirme ici : la dépense publique ne va pas diminuer en valeur. On ne va pas réduire l’effort sur la santé, l’éducation nationale, la défense, ni même les retraites, malgré une réforme nécessaire, à cause du vieillissement de la population.
Comment assurer le redémarrage économique et industriel de l’Europe ?
EL : Nous avons 300 milliards d’euros d’épargne qui sont investis chaque année aux États-Unis : la priorité est de faciliter leur retour. L’une des raisons est la fragmentation des marchés en Europe : elle cantonne les investisseurs européens à leurs marchés domestiques, qui n’offrent pas tant d’opportunités, ce qui les poussent à partir aux États-Unis. La solution est dans la mise en place d’une Union de l’épargne et de l’investissement. Elle est en bonne voie, avec un accord sur le principe d’une supervision unique. L’idée serait que l’ESMA (European Security and Markets Authority) récupère une part de la supervision des marchés financiers et des acteurs nationaux, un peu comme la BCE (Banque centrale européenne) pour les banques. Cela permettrait une convergence des marchés, avec des indices et des réglementations communes, pour un véritable marché européen des capitaux.
Nous sommes heureusement encore dans la course sur l’IA
Et financer l’innovation…
EL : C’est une urgence. L’Europe a manqué les dernières phases d’innovation majeure que sont les micro-ordinateurs, les téléphones portables, les plateformes digitales. Nous sommes heureusement encore dans la course sur l’IA. Sur les datacenters, il faut saluer l’action du Président de la République. Il faut aussi investir dans l’ordinateur quantique.
Mais on ne voit pas sur ce point une dynamique européenne…
EL : C’est le sujet des rapports de Mario Draghi et Enrico Letta. Nous n’avons pas de marché unique des télécoms, pas de marché unique des banques : les Allemands refusent que les Italiens rachètent une de leurs banques, les Italiens ont refusé que des Français s’associent à un de leurs assureurs en gestion d’actifs… Nous restons des tribus divisées sur un îlot en train de s’appauvrir, face à des prédateurs.
Refaire une Europe fédérale à six, une avant-garde plus flexible, plus réactive, est la seule façon de répondre au défi de la Chine, des Etats-Unis, de la Russie
Que proposez-vous ?
EL : Un plan de transformation européen, qui serait porté par un groupe rassemblant les six plus grandes économies de l’Union : l’Allemagne, la France, l’Italie, les Pays-Bas, la Pologne et l’Espagne. Refaire une Europe fédérale à six, une avant-garde plus flexible, plus réactive, est la seule façon de répondre au défi de la Chine, des États-Unis, de la Russie. Les 6 peuvent servir de locomotive aux 27. Il y a urgence à se ressaisir face à un danger tout à fait immédiat sur la défense, l’industrie… Nous avons cinq ans maximum – le temps, après une suspension des hostilités en Ukraine, que Vladimir Poutine réarme et attaque à nouveau l’Europe.
Comment débattre de cela dans un climat démocratique dégradé ?
EL : Nous vivons plus profondément une désagrégation des structures politiques traditionnelles du monde occidental. Et l’une des raisons est le dérèglement du partage de la valeur entre le capital et le travail [NDLR : la répartition a ensuite évolué au profit du capital] . Au XXe siècle, une répartition un tiers/deux tiers permettait la croissance du pouvoir d’achat des salariés, ce qui était bon pour la croissance économique, et la stabilité politique. Il nous faut reconstruire un modèle européen plus inclusif, sinon les gens auront envie de renverser la table.
Avez-vous le sentiment que ce défi européen sera vraiment abordé lors de la campagne présidentielle ?
EL : Je suis convaincu que les Français y sont prêts. Ils ont compris l’enjeu, ils sont en attente de propositions. Aux candidats de les prendre au sérieux.
Propos recueillis par Harlem Désir et Francis Brochet
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